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Enfants ukrainiens déportés, ce que le retour ne règle pas

Plus de 20 500 enfants ukrainiens déportés, un peu plus de 2 100 ramenés : ce que le retour ne règle pas, et pourquoi éviter le mot « Stockholm ».

Par Clara MartinRédactrice

10 min de lecture

Enfants ukrainiens déportés, ce que le retour ne règle pas
Photo Alim / Unsplash
Dans cet article
  1. Enfants ukrainiens déportés, les deux chiffres à retenir
  2. Retrouver sa famille ne veut pas dire retrouver ses repères
  3. « Syndrome de Stockholm », une étiquette qui n’est pas un diagnostic
  4. Ce qu’un enfant fait pour s’adapter quand sa sécurité dépend d’adultes inconnus
  5. Le dessin, le jeu, la peluche Hibuki, quand les mots ne suffisent plus
  6. Ce que l’Europe commence à faire, et ce qui manque après le retour
  7. Le repère à garder en tête quand on lit ces chiffres dans l’actualité
  8. Questions fréquentes

Vous lisez qu’un nouveau groupe d’enfants a été ramené en Ukraine, et la dépêche s’arrête là. Fin de l’histoire, pense-t-on. Sur les enfants ukrainiens déportés, c’est pourtant à ce moment que commence la partie dont on parle le moins. Sur le site Geopolitics and Action, Eric Gozlan consacre un texte (en anglais) aux enfants ukrainiens déportés rentrés dans leur pays. Il y pose la question qui dérange : un enfant est-il vraiment « rentré » quand il a retrouvé sa famille mais pas encore ses repères ?

Enfants ukrainiens déportés, les deux chiffres à retenir

Le texte donne deux nombres, et il faut les lire ensemble. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, plus de 20 500 enfants ukrainiens auraient été déportés ou transférés illégalement vers la Russie ou vers les territoires occupés. Un peu plus de 2 100 auraient été ramenés en Ukraine. À peu près un sur dix.

Déportés et revenus, l’écart entre les deux chiffres

Enfants déportés ou transférés illégalement

plus de 20 500

Enfants ramenés en Ukraine

un peu plus de 2 100

Source : article d’Eric Gozlan, Geopolitics and Action, lu le 8 octobre 2026.

Un autre décompte circule, et il ne dit pas tout à fait la même chose. Maksym Maksymov, qui dirige l’initiative Bring Kids Back UA lancée par la présidence ukrainienne, annonçait 2 616 enfants revenus au 21 septembre 2026, dont 673 depuis janvier. Ce total-là compte aussi des enfants restés en territoire occupé et menacés de déportation. En mars 2026, le médiateur ukrainien Dmytro Lubinets en était à 2 048.

Trois chiffres, trois dates, deux périmètres. Je ne citerais jamais l’un d’eux sans sa date et sans dire qui il compte. L’ordre de grandeur, lui, ne bouge pas. La grande majorité de ces enfants n’est pas rentrée.

Retrouver sa famille ne veut pas dire retrouver ses repères

Derrière chaque unité de ce décompte, il y avait une chambre, une école, des amis, des grands-parents, une langue. Eric Gozlan insiste là-dessus : ce ne sont pas des dossiers administratifs. En quelques jours ou quelques semaines, l’environnement de ces enfants a changé, et avec lui leur nom, leur langue, le récit qu’on leur faisait de leur propre pays.

Le retour physique règle la question de l’adresse. Pas celle de ce que l’enfant a dans la tête. L’auteur l’écrit sans détour, la guerre continue parfois à l’intérieur une fois la frontière repassée.

Il s’appuie sur une revue de littérature parue en mars 2026 dans BMJ Global Health, consacrée à la santé mentale des enfants et des jeunes Ukrainiens pendant la guerre. Elle recense les travaux portant sur la période 2014-2024. Dix ans de recul, donc. La date de départ compte : pour une partie de ces enfants, la guerre n’a pas commencé avec l’invasion à grande échelle.

« Syndrome de Stockholm », une étiquette qui n’est pas un diagnostic

Un enfant revient de Russie. Il continue à parler russe, défend certains adultes rencontrés là-bas, répète des phrases entendues pendant son séjour. La tentation est immédiate, on parle de « syndrome de Stockholm ».

L’erreur classique est là. Ce terme n’est pas un diagnostic psychiatrique reconnu, et Eric Gozlan le rappelle d’entrée. Vérification faite, ni le DSM-5, le manuel de référence de la psychiatrie américaine, ni la CIM-11, la classification de l’Organisation mondiale de la santé, ne le retiennent comme trouble à part entière. Ces réactions sont plutôt rapprochées du stress post-traumatique ou du lien traumatique.

Le saviez-vous ?

L’expression vient d’un braquage, pas d’un cabinet médical. En août 1973, des otages retenus dans la banque Kreditbanken, place Norrmalmstorg à Stockholm, prennent la défense de leurs ravisseurs. Le criminologue Nils Bejerot forge alors le terme. Il n’est jamais entré dans le DSM. Source : Wikipédia (version anglaise), article « Stockholm syndrome », consulté le 8 octobre 2026.

Franchement, je bannirais l’expression dès qu’il s’agit d’un mineur. Elle a été forgée pour des adultes retenus dans une banque. Un enfant séparé de ses parents et placé dans un autre pays, ce n’est pas la même situation, et le mot empêche de regarder ce qui s’est réellement passé.

Ce qu’un enfant fait pour s’adapter quand sa sécurité dépend d’adultes inconnus

Un enfant n’est pas un adulte en miniature. Il dépend des grands pour manger, dormir, être protégé, comprendre ce qui est dangereux. Placez-le dans un lieu nouveau, entouré d’adultes dont dépend toute sa sécurité. Que lui reste-t-il comme marge ?

Très peu. Résister, parfois. Plus souvent s’adapter, c’est-à-dire apprendre les règles, répéter ce qu’on attend de lui, chercher à être accepté, se rapprocher de ceux qui le nourrissent. L’auteur parle de mécanismes d’adaptation au traumatisme et de stratégies de survie psychologique. Rien de tout cela ne prouve que l’enfant adhère à ce qu’on lui a dit.

Pour un parent, un enseignant ou une famille d’accueil, la conséquence est pratique. Un enfant qui parle encore russe à table n’a pas « choisi son camp ». Il a tenu avec les outils qu’il avait. Le reprendre à chaque phrase, c’est lui demander de s’adapter une deuxième fois, à l’envers. Je ne le ferais pas, et le texte d’Eric Gozlan va dans le même sens.

Le dessin, le jeu, la peluche Hibuki, quand les mots ne suffisent plus

Un enfant dessine avec des crayons de couleur sur une table
Le dessin sert de point d’entrée quand raconter est trop difficile. Photo Tim Mossholder / Unsplash

Demander à un enfant de raconter n’est pas toujours possible. L’art-thérapie propose une autre porte, où il n’est pas obligé de dire ce qu’il a vécu. Il dessine, il modèle, il joue. Eric Gozlan prend soin de la remettre à sa place. Elle ne remplace ni le médecin, ni le psychologue, ni le pédopsychiatre ; elle s’ajoute à l’équipe, avec l’enseignant, le travailleur social et la famille.

L’exemple qu’il développe s’appelle Hibuki Therapy. La méthode associe des principes psychodynamiques et des techniques d’art-thérapie. Elle se sert du jeu, des objets et du dessin comme points d’entrée vers l’émotion. Une étude parue en septembre 2025 dans l’European Journal of Trauma & Dissociation l’a suivie auprès de 400 enfants ukrainiens, entre septembre 2022 et mars 2023.

Une peluche tenue dans les mains d'un enfant
Consoler la peluche plutôt que rester seul avec sa peur. Photo ochimax studio / Unsplash

Le principe se comprend mieux avec la peluche qui porte ce nom. Un récit publié par la fédération juive de New Haven décrit une école maternelle d’Ashkelon, en Israël, à portée de roquettes, où chaque enfant a la sienne. Pendant les alertes, on lui demande de la consoler, elle, plutôt que de rester fixé sur sa propre peur. S’occuper du chagrin d’un autre est plus facile que nommer le sien.

Un mot de prudence, et un seul. Une étude sur 400 enfants est un début sérieux, ce n’est pas un consensus. À ce stade, je dirais « prometteur », pas « prouvé ». L’auteur lui-même réclame un programme de recherche européen pour savoir ce qui marche, pour quel enfant, à quel moment et pendant combien de temps.

Il propose aussi des ateliers de reconstruction par l’art dans les centres qui accueillent les enfants de retour (peinture, musique, théâtre, photographie) et une formation d’art-thérapeutes spécialisés dans le traumatisme de guerre.

Ce que l’Europe commence à faire, et ce qui manque après le retour

Le 13 février 2026, le bureau européen de l’OMS et l’Union européenne ont annoncé vouloir mieux intégrer les arts et la culture dans les systèmes de santé. L’annonce se rattache au programme Health Resilience in the Eastern Partnership, auquel l’Ukraine participe. C’est une intention. Pas encore un budget ni un calendrier, du moins dans ce que rapporte l’article.

Côté diplomatie, une conférence consacrée à Bring Kids Back UA s’est tenue au Quai d’Orsay en décembre 2025, selon Lepetitjournal. Tout cela concerne surtout le fait de ramener les enfants. La suite reste à écrire, et Eric Gozlan avance quatre recommandations pour que l’Europe ne les laisse pas seuls une fois rentrés.

Après le retour, quatre recommandations pour l’Europe

1

Garantir un accompagnement individuel sur plusieurs années, avec un parcours personnalisé pour chaque enfant.

2

Créer un « parcours européen de retour » qui ne s’arrête pas à la frontière ukrainienne.

3

Donner une vraie chance de rattraper la scolarité perdue, par un rattrapage individualisé.

4

Créer un observatoire européen de la reconstruction des enfants touchés par la guerre.

Source : encadré de l’article d’Eric Gozlan, Geopolitics and Action, lu le 8 octobre 2026 (traduction libre).

S’il fallait n’en financer qu’une, je commencerais par la première. Un suivi limité à quelques séances rate les difficultés qui surgissent bien plus tard, à un changement d’école ou à une date anniversaire. Le texte prévoit d’ailleurs que l’enfant puisse reconsulter si de nouvelles difficultés apparaissent.

La troisième mérite qu’on s’y arrête : un enfant qui a perdu des mois ou des années d’école ne devrait pas être traité comme « en retard ». Rattrapage individualisé, apprentissage des langues, retour progressif en classe. Le mot « retard » fait porter à l’élève ce que la guerre lui a pris.

La quatrième, enfin, conditionne les trois autres. Sans observatoire qui suit la santé mentale, la scolarité et les relations familiales sur plusieurs années, personne ne saura dire ce qui a fonctionné.

Le repère à garder en tête quand on lit ces chiffres dans l’actualité

La prochaine dépêche annoncera six enfants ramenés, ou quatre. Lisez-la avec trois vérifications : la date du total cité, le périmètre compté, et ce que le texte dit du lendemain. Sur ce troisième point, la plupart des articles sont muets. Ce silence n’est pas une bonne nouvelle déguisée.

Et si vous côtoyez un enfant passé par là, dans une classe, une association ou votre propre famille, le repère à retenir tient en peu de mots. Pas d’étiquette, pas d’interrogatoire, pas de diagnostic posé à la maison. Un comportement qui inquiète se signale à un psychologue ou à un pédopsychiatre, qui décidera de la suite.

D’ici là, laissez des crayons et du papier à portée de main. Cela ne soigne rien. Mais cela ouvre une porte que les questions ferment.

Questions fréquentes

Combien d’enfants ukrainiens ont été déportés et combien sont revenus ?

Plus de 20 500 auraient été déportés ou transférés illégalement, et un peu plus de 2 100 ramenés, selon l’article d’Eric Gozlan lu le 8 octobre 2026. L’initiative Bring Kids Back UA annonçait 2 616 retours au 21 septembre 2026, avec un périmètre plus large.

Le syndrome de Stockholm est-il un diagnostic médical ?

Non. Ni le DSM-5 ni la CIM-11 de l’OMS ne le retiennent comme trouble à part entière. Le terme date d’un braquage à Stockholm en août 1973 et décrit une réaction, pas une maladie.

Qu’est-ce que la thérapie Hibuki ?

C’est une intervention qui associe principes psychodynamiques et art-thérapie, autour du jeu, des objets et du dessin. Une étude publiée en septembre 2025 l’a suivie auprès de 400 enfants ukrainiens entre septembre 2022 et mars 2023.

Que faire si un enfant revenu continue à parler russe ou à défendre des adultes rencontrés là-bas ?

Ne pas le corriger à chaque phrase et ne pas poser d’étiquette. Ces comportements relèvent de l’adaptation à une situation où sa sécurité dépendait de ces adultes. Un psychologue ou un pédopsychiatre est le bon interlocuteur.

Sources

Geopolitics and Action, Eric Gozlan, « They came back. But are they really home? », lu le 8 octobre 2026.

Interfax-Ukraine et Mezha, décomptes de Bring Kids Back UA et du médiateur ukrainien (mars et septembre 2026), consultés le 8 octobre 2026.

Wikipédia (version anglaise), article « Stockholm syndrome », consulté le 8 octobre 2026.

Fédération juive de New Haven, récit d’une visite dans une école maternelle d’Ashkelon équipée de peluches Hibuki, consulté le 8 octobre 2026.

Lepetitjournal, article sur le soutien de la France à Bring Kids Back UA (conférence de décembre 2025), consulté le 8 octobre 2026.

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Écrit par

Clara MartinRédactrice

Clara écrit surtout sur le logement et l'argent du foyer : loyers et travaux, budget, épargne, mobile money, droits du locataire.

Publié le 8 octobre 2026

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